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Reflexions et bidouillages généalogiques et hors sujet

Instruction en Queyras

A mes enfens,
Apprens si tu es sage car se vaut mieux science que héritage,
L’héritage te manquera et Science te nourrira
Apprens de tous les gens sçavants et enseigne les ignorans
et Dieu te donnera la récompense.

Claude Eymard, consul, 1639. (ADHA, archives du Queyras, E372)

Le Queyras est une vallée encaissée, tout à l’est des Hautes-Alpes, bordée par la frontière italienne. La vie là-haut était difficile, rythmée par les saisons, les catastrophes naturelles et les invasions. D’autant que la vallée est « fermée » par les gorges du Guil, rendant son accès très périlleux jusqu’à la fin du XIXème siècle, et carrément impossible la majeure partie de l’hiver. Huit communes la composent : Arvieux, Ville-Vieille, Molines, Saint-Véran, Aiguilles, Abriès et Ristolas. Pour vous donner une idée, la population en 1831 était de 7637 habitants (source).

Et pourtant… cette vallée, et surtout ses habitants, réservent quelques surprises au généalogiste averti, et plus généralement à l’historien. Carrefour commercial avec les vallées du Piémont, théâtre des guerres de religion, refuge des protestants, c’était aussi et surtout une vallée très attachée à sa liberté, formant même son propre Escarton (qui permettait aux habitants de s’auto-gérer, bien que ce soit un raccourci très euh… court). Cet attachement viscéral des habitants à leur liberté et leur indépendance est certainement une des raisons qui ont fait du Queyras un endroit où tous les habitants ou presque, savaient lire, écrire, et compter, alors même que l’éducation dans le reste du royaume était réservée à une élite.

Durant les mois d’hiver, les habitants, bloqués par le froid et la neige, restaient plus ou moins enfermés, à sculpter des meubles et à instruire leurs enfants. Garçons et filles partageaient la même classe, et apprenaient à lire, à écrire (latin et/ou français) et à compter, même dans les plus petits hameaux. Il semble qu’ils apprenaient aussi à lire dans les registres notariaux et autres délibérations (source).

Adultes, ils partaient pour la saison dans les villages de la région, et parfois même jusqu’en Provence. Ils écumaient les marchés, pour se faire engager par les communes et faire l’école aux enfants. Même Victor Hugo raconte, dans Les Misérables (voir sur Gallica) :

Aux villages où il ne trouvait pas de maître d’école, il citait encore ceux de Queyras :

— Savez-vous comment ils font? disait-il. Comme un petit pays de douze et quinze feux
ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maîtres d’école payés par toute la vallée,
qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignent.

Ces magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des plumes à
écrire qu’ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui n’enseignent qu’à lire ont une plume,
ceux qui enseignent » la lecture et le calcul ont deux plumes,; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et
le latin-ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle honte d’être ignorants!
Faites comme les gens de Queyras.

Victor Hugo, Les Misérables, Partie 1, Livre 1, Chapitre 3

Pour le généalogiste, c’est particulièrement appréciable(1). Dès le XVIIIème siècle, l’immense majorité des paroissiens signaient les actes paroissiaux. Hommes et femmes, pauvres ou riches, laboureurs ou notaires, tout le monde ou presque savait au minimum écrire son nom. Au XVIème siècle, une bonne partie des actes sont aussi signés, quoiqu’un peu plus rarement pour les femmes. Outre que ça aide à défaire les sacs de noeuds(2), ça fait toujours quelque chose de lire le nom d’un ou d’une de ses ancêtres, écrit de sa main il y a 300 ans.

Mariage de Jean Laurens AUDIER MERLE et Marie RICHARD, le 21/09/1716 à Abriès - (c)AD05

Autre conséquence probable, les habitants de la vallée étaient de très bons clients des notaires. Pour une population relativement peu élevée, on trouve un nombre assez incroyable d’actes en tout genre.  Une mine d’or. Malheureusement très peu de registres notariaux sont arrivés jusqu’à nous.

Enfin, il faut noter que cette culture de l’instruction des enfants est aussi vraie dans la plupart des villages de la région que j’ai étudiés (tout le Guillestrois, et un peu l’Embrunais, le Briançonnais).  J’imagine que c’était aussi vrai, peut-être dans une moindre mesure, dans une bonne partie du Dauphiné.

Autant vous dire que quand on commence sa généalogie par là-bas, le jour où on va chercher ailleurs, là où 99% de la population ne signait pas, ça surprend. J’ai toujours besoin d’un petit temps d’adaptation ;-)

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  1. voire même top-moumoutte []
  2. et il y en a, je vous le dit []
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5 Commentaires

  1. C’est vrai que c’est quand même mieux de pouvoir voir la signature de ses ancêtres! Ca les rend plus vivant.
    Je ne sais plus où j’avais lu que le sud de la France était très en retard par rapport au nord, en matière d’alphabétisation aux XVIII et XIXème siècle. Ce qui rend le cas du Queyras encore plus voyant.
    Perso, j’ai vu aussi la différence entre la Lorraine, où la plupart des gens signaient avant la révolution, et le Puy-de-Dôme (par exemple), où seulement quelques rares personnes savaient signer en 1850!

  2. Article très intéressant. J’ignorais totalement le niveau d’éducation dans cette région et c’est vrai une bonne chose pour ceux qui ont des ancêtres dans cette région, permettant de voir les signatures et comme le dit David, de les rendre « plus vivant ».

    Je confirme malheureusement le très faible niveau d’alphabétisation dans le Sud. Dans les Alpes-Maritimes, hormis les notables, quelques personnes sont capables de signer mais ne représentent rien en nombre au niveau du village.
    C’est pourquoi il est très fréquent d’avoir sur les deux témoins, toujours le même, d’acte en acte, souvent une personne sortie du chapeau au début XIXe ou avant, qui sait signer mais dont le rang social est le même que les autres, mais très souvent aussi, dès le milieu du XIXe, l’instituteur du village. C’était certainement pour que l’une des parties ou l’un des témoins puissent lire l’acte et en confirmer sa véracité.

    Merci pour cet article, petit moment d’histoire régional fort appréciable. :wink:

    Thomas

  3. Bonjour,

    Je me permets de corriger quelques erreurs dans votre billet.

    – Si le registre de délibérations conservés sous la cote E 372 aux ADHA date bien des années 1630-40, le poème de Claude Eymard est ultérieur d’un bon siècle.

    – Claude Eymard n’était pas consul, mais « maitre dEcolle » : il signe ainsi quelques folios auparavant.

    – Claude Eymard utilise ce registre comme brouillon. On trouve, par exemple, au folio 116, un passage du Sermon sur la Montagne de sa main.

    – Claude Eymard n’est pas le seul à utiliser ce registre comme brouillon : un Jean Philip le fait à trois reprises au moins. Il laisse dans les marges et les interstices du registre de délibérations quelques tentatives poétiques autour du « bon vin ».

    Concernant l’éducation dans le Queyras, et plus généralement, dans toutes les hautes vallées alpines – Vallouise, Briançonnais, Ubaye, Haut-Verdon… –, c’est un fait attesté dès le Moyen Âge.

    Non pas parce que la neige bloque les habitants dans leurs villages et qu’il faut s’occuper. Bien au contraire : la neige n’a jamais été un obstacle et l’hiver est une saison où les mouvements sont incessants, notamment vers les centres administratifs du Haut-Dauphiné. Idem en Haute-Provence où les habitants d’Allés, par exemple, passent en permanence les cols qui les dirigent vers Barcelonnette pour des raisons administratives : par exemple pour les affaires judiciaires qui sont nombreuses aux XVIIe et XVIIIe siècles.

    Bien au contraire aussi pour la question de l’éducation : c’est une nécessité et un pari opportuniste et réfléchi.

    Nécessité parce que les hautes vallées alpines, du Dauphiné et de la Provence, se trouvent en terres de droit écrit. On trouve dans ces vallées, des notaires dès que la profession existe. Tout acte, toute transaction – échange de terre, achat, prêt d’argent, etc. – passent par un contrat écrit devant notaire. De plus, comme les montagnards maîtrisent le commerce qui passe à travers les Alpes, ils apprennent à maîtrise le droit pour pouvoir conduire leurs affaires avec assurance. Les fonds notariaux des hautes vallées alpines, depuis le Haut-Verdon jusqu’au Briançonnais sont parmis les plus riches existants.

    Pari opportuniste et réfléchi : car les montagnards ont très tôt fait le choix d’investir le créneaux des professions intellectuelles de leur temps. On trouve des prêtres, des notaires, des avocats et des régents des écoles en nombre important dans les hautes vallées alpines.

    Une des raisons qui ont poussé les montagnards à un tel investissement dans l’éducation et la maîtrise de l’écriture, c’est que ce sont des pays qui, au Moyen Âge ont vu disparaître l’encadrement féodal : les Dauphins et les Comtes de Provence ont fait le choix d’éliminer la petite noblesse alpine pour s’assurer le contrôle politique et fiscal de ces zones. Ils en ont confié la gestion quotidienne aux communautés, donc aux chefs de famille : les élites, mais aussi les chefs de familles plus modestes.

    Concernant l’éducation des hommes, on trouve des taux de signatures très similaires dans ces hautes vallées. Concernant les femmes, c’est plus hétérogènes : si de nombreuses femmes signent dans le Queyras, elles sont moins de 2% à signer dans le Haut-Verdon.

    Bien à vous.

    Olivier Joseph

  4. Petite correction : « Idem en Haute-Provence où les habitants d’Allés » : il faut lire Allos.

    Petit rajout : le texte de Victor Hugo sur les plumes des instituteurs est une invention.

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